Nous sommes le 2 août au soir, confortablement installés au mouillage dans la crique de Cavtat. La journée a été chaude et le vent a joué les abonnés absents tout l’après-midi. Mathieu débarquera demain et nous nous réjouissons par avance de cette rencontre ; tout va bien.
Il me faut maintenant vous parler du vent ou plus exactement des différents sons que celui-ci produit quand il lui prend la fantaisie de souffler. Quand une douce brise se lève, elle chuinte dans les haubans, titille les différents cordages et câbles qui équipent le bateau, produisant une petite musique sympathique. En montant d’un cran, elle se fait plus grave, les drisses claquent parfois, Pixel entame un petit tangage de bon aloi. C’est ce qui se passe ce soir, quand nous nous couchons après avoir vérifié que l’ancre était bien accrochée dans le fond de vase collante de la baie. Nous aimons bien avoir un peu de vent au mouillage : cela rafraîchît le bateau, et le « cale » bien dans ses lignes. Bonne nuit à tous, donc, et faites de beaux rêves. Enfin, cela, c’était jusqu’à trois heures trente du mat’. Parce qu’ensuite …
Trois heures trente, donc ! Des bruits bizarres me tirent d’un sommeil pourtant profond. Des mouvements nouveaux, aussi : le tangage de bon aloi est devenu une gigue assez alerte, le doux chuintement a fait place à une plainte qui monte du grave à l’aigu ! Surtout, un bruit de raclement sinistre déchire le carré et me propulse de la position couchée à la position debout. Putain, mais qu’est-ce qui se passe ? Martine, brutalement réveillée elle aussi, est dans la descente (le sas par lequel on passe du dehors au dedans) et m’annonce que, décidément, oui, « ça souffle fort » ! Ma première vérification est de m’apercevoir que le raclement sinistre est en fait la chaîne qu’un voilier remonte pour aller s’abriter ailleurs (le bateau en question était mouillé hier soir à quelques encablures de Pixel). Nous voyons défiler devant nous un catamaran dont l’ancre a chassé puis décroché complètement. L’équipage saute sur le pont, met immédiatement le moteur en route et repart lui aussi se mettre ailleurs. La nuit est claire, lune pleine oblige et nous pouvons voir très distinctement le plan d’eau. Le petit clapot ressemble de plus en plus à des vagues courtes mais déjà un peu méchantes. D’autres équipages sont sur leur pont, scrutant anxieusement leur chaîne, se demandant que faire. Pour nous, les actions s’enchaînent rapidement, effectuées par un équipage maintenant très réveillé.
Ouvrir le logiciel de nav’ pour voir si Pixel chasse, vérifier où se trouve une côte que l’on trouve tous les deux un peu trop près de l’arrière du bateau (soit une cinquantaine de mètres!), apprécier la dérive des uns et des autres pour ne pas en prendre un contre nous, revérifier la carte, connecter les instruments … L’anémomètre compte les points : 15, 18, 21, 12, 14, 22, 21,19 nœuds. Nous sommes passés du gentil force 3 au force 4, puis 5. Nous décidons de ne pas nous recoucher, de veiller au grain et d’attendre le jour pour éventuellement changer de place. Nous sommes assez protégés mais les fonds ne sont pas réputés très sûrs, alors…
Alors, vers cinq heures et peu avant le lever du soleil, Eole décide sans aucune concertation (c’est inadmissible!) de piquer une grosse crise de nerfs. Retour à l’anémomètre pour constater l’inflation : la vitesse moyenne, c’est maintenant 25 nœuds, soit le haut du six Beaufort et les rafales nous mettent de plus en plus souvent le chiffre « 3 » pour les dizaines. Nous n’aimons pas le chiffre « 3 » pour les dizaines, c’est comme ça et pas autrement.
La mer s’est maintenant levée, le bateau souffre, on se regarde et en même temps que je dis « on ne peut plus rester là », un cri retentit juste derrière nous : un quidam sur la berge semble nous alerter sur le fait que nous aussi, nous chassons. Nous partons donc fissa-fissa. Martine remonte à toute allure la chaîne avec virtuosité et énergie pendant que je tiens le cap, moteur presque à fond pour maintenir Pixel bout au vent.
Dégât collatéral majeur : l’annexe de Pixel se retourne, entraînant son moteur hors-bord avec elle. Évidemment, nous ne laissons JAMAIS le moteur sur l’annexe, bien que.
Martine réussit à redresser l’annexe, sauve le moteur (comment ? Je n’ai toujours pas compris…) et nous entamons des allers et retours sur le plan d’eau dans un endroit dégagé, en compagnie d’un autre voilier. Les manœuvres par ce vent de maintenant force 6 établi, rafales à 7 et même 8 réclament une grande attention. Ça tombe bien, je suis parfaitement réveillé cette fois !
Vers sept heures, nous avisons une crique proche plus abritée et décidons d’y mouiller notre ancre pour finir la nuit. Le vent se calmera petit à petit et la journée sera belle et tranquille.
Allo, Mathieu ? A bientôt, tout va bien !
Nota Bene nautique :
Nous n’aimons pas la trentaine sur notre anémomètre parce qu’à partir de trente nœuds, nous considérons que le vent arrive à des niveaux potentiellement générateurs d’embrouilles. Nous parlons ici de la force 8 et plus, conditions qui peuvent devenir limites si les vagues et/ou les courants sont de la partie. Nous n’étions pas ce soir-là dans des conditions limites, loin de là ! Mais, bon.
Pourquoi avons-nous posé notre ancre si près de la côte ? En Croatie, les mouillages sont nombreux et la plupart du temps très abrités donc très sûrs. Hélas, le revers de la médaille est que les profondeurs sont élevées dans les baies. Concrètement, une « bonne » profondeur pour bien mouiller est de trois à six mètres, huit éventuellement. Les fonds des criques croates sont plus proches des vingt mètres que des cinq. Aussi sommes-nous obligés de nous approcher le plus possible du rivage, seul endroit où notre fidèle Delta (l’ancre) croche et joue la bernique sur son caillou.
Il faut sans cesse trouver le bon rapport profondeur/distance … notre nuit passée à Cavtat reste comme un clignotant d’alerte à chaque fois que nous nous apprêtons à mouiller notre ancre et c’est très bien comme çà . La prochaine fois, vous saurez tout sur la visite d’un magicien, celle de Split et sur nos dernières aventures dalmates.
Ouf !
On a eu peur ! …
Et, avec quelques jours d’avance, le temps au message de parvenir :
B O N A N N I V E R S A I R E ☺ au capitaine (… officier : ça, c’est entre nous !)
Vous êtes restés vigilants, bravo. Ce n’est pas mon cas, j’ai abimé le VW dans une ruelle espagnole. Une grosse balafre rouge semblable à une cicatrice sur le flanc droit. Rien de grave, mais il faudra faire un passage chez le carrossier pour se refaire une beauté. Depuis, je me fais aider de ma copilote pour les manœuvres.
Quand aux trentaines, moi, j’aime bien… sur l’eau comme sur le gâteau d’anniversaire !
Gros bisous.